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A propos du bégaiement … ou  » Des cicatrices d’un enfant martyr « 

 RÉSUMÉ
L’auteur relate une thérapie brève d’un adulte de 23
ans, consultant pour un bégaiement récalcitrant depuis
I’âge de 4 ans. Quinze séances ont permis d’aborder
l’analyse du scénario de vie et d’accéder à un change-
ment du vécu affectif et à un travail de redécision. Après un
recul de 5 années, on constate la réussite partielle de l’in-
tégration sociale malgré la persistance des troubles du
langage.

Xavier a 23 ans lorsqu’il s’adresse à la consultation du
Centre de Guidance * de la Ville de Bruxelles. Bien qu’il
soit en possession d’un diplôme universitaire, il n’a pu
trouver un emploi et termine une licence complémentaire
à l’Université Libre de Bruxelles. Dans quelques semaines,
il repartira vers son pays natal.
Lorsque Xavier prend contact avec le Centre, son
bégaiement étonne par son intensité les personnes qui
accueillent sa demande. Le malaise qu’engendre son
symptôme (impression de faire souffrir et de souffrir soi-
même ?) est tel qu’il est invité à remplir lui-même par écrit
la feuille de renseignements.
Xavier est né dans une famille d’Europe centrale.
Comme son père, haut fonctionnaire international, il fait
des études de Droit. Son enfance s’est déroulée dans
divers continents. Sa mère s’exprime dans une langue
que lui-même et son père lisent mais ne parlent pas bien.
Il évoque positivement le souvenir de sa grand-mère
maternelle qui parlait en dialecte. Dans cette langue,
Xavier ne bégaie pas, il << sent les mots ››, ce qui n’est pas
le cas en français.
Xavier est fils unique. Les plus anciens messages dont
il se souvient insistent sur le travail:  il n’a pas le droit
d’exister pour lui-même ou de s’amuser. «  si je vois la
moindre influence sur les résultats scolaires… ››. La
menace de son père retentit encore à ses oreilles.
Ce fut un enfant malingre, pâle (pourtant il doit
terminer son assiette sans même pouvoir dire qu’il n’aime
pas l). Jusqu’à 16 ans, il souffre de nausées et de
vertiges. A 4 ans, il est opéré des amygdales et une
seconde fois d’une hernie.Il ne semble pas cependant y
avoir de facteurs neurologiques en jeu ni de troubles
moteurs ou sensoriels. Il s’agit bien de troubles psycholo-
giques au moins réactionnels et probablement plus fonda-
mentaux avec une composante caractérielle assez
nette.
Le climat familial est menaçant. Xavier dira que les
bégaiements sont les cicatrices d’un enfant martyr. Dans
les relations avec sa mère, la politesse passe avant tout.

Il apprend à ne pas être proche (et d’ailleurs actuellement
il souffre de solitude) et à ne pas prendre de plaisir afin de
ne pas devenir « irresponsable ou damné ››. Bien que
l’expression des sentiments soit réprouvée, ses parents
se montreront étrangement complaisants lors d’une
amitié avec une petite fille de 12 ans… qui finira par tout
casser dans sa chambre.
Malgré de nombreux déménagements, la continuité
scolaire est maintenue grâce au réseau des lycées fran-
çais. Xavier obtient son baccalauréat avec mention,
réussit une licence universitaire qui sera suivie d’une
année de chômage, à la grande fureur des parents.
Pourtant, il ne perd pas son temps, apprend la dactylo, obtient son permis de conduire et parcourt son pays à vélo. D’une certaine façon, il obéit aux exigences parentales en n’y prenant pas de plaisir,… tout en faisant
beaucoup d’efforts.
Xavier lie le bégaiement à l’interdiction de prendre la
parole par rapport à sa mère; interdiction non seulement
de parler librement mais même de demander la parole. Il
en garde la conviction que le droit à la parole est une lutte
de chaque jour. Pour être accepté, il faut se taire, ou être
hors de chez soi.
Si ses deux parents insistent sur le travail, la tonalité
est toute différente pour chacun. Pour son père, il peut
réussir par n’importe quel moyen… d’ailleurs le père
excuse sa gourmandise. Cette complexité n’existe pas
vis-à-vis de sa mère pour qui il n’a le sentiment d’exister
qu’au travers des résultats scolaires, par le biais des
bulletins. Le travail doit passer avant la santé, et la poli-
tesse qui est due à sa mère, avant tout!
Face à ces exigences tyranniques, quelque chose se
passe chez l’enfant de 3-4- ans – son langage se gâte.
A cette époque, il vit en Chine et a peur des cambrio-
leurs. Il dit être battu par ses deux parents. Il se vit comme le
plus bête, plein de mauvaise volonté. A l’âge de l’école
primaire, ses vacances sont gâchées par le cauchemar de
la rentrée scolaire. Xavier est écrasé sous les exigences
mais s’en sort, tout juste, – «je n’ose pas imaginer si
j’avais doublé l l l ››, sans doute l’internat.
Il décide de se ménager une petite part de vie à lui, de
ne rien faire à l’école, d’écouter les cours des autres..
classes, d être seul. Pour échapper à la tristesse d être le
pire, bête et paresseux, il se replie sur lui-même.Surprise : à 9 ans, un professeur le déclare intelligent!
Sa mère ne fera qu’augmenter ses exigences. Pour elle, le
bégaiement doit être éliminé par n’importe quel moyen :
« c’est un symptôme psychiatrique ››. De nombreuses
consultations n’aboutissent à rien.
Face aux injonctions parentales, le petit Xavier décide
de rester dans son coin et «de les emmerder ››.Il sera
seul et vivra replié. Si cela échoue, il remplira son cartable
avec des biscuits et des objets aimés, il prendra la route…
et sera orphelin. Si les choses continuent à aller mal, il
vivra au jour le jour en faisant encore plus d’efforts.
Ses parents le gifleront jusqu’à 12 ans – «  ça vous
rend encore plus méchant ››.  A 12 ans, il est physique-
ment plus fort que sa mère. Sa 13ème année est très noire : il
est interne et rejette toute la société. C’est un miracle
qu’il ne soit pas devenu un « loubard ››. En effet, Xavier se
forge un personnage de dur et refuse de parler aux
personnes chez qui ses parents l’adressent pour
consulter. <<J’ai rien à vous dire ››, dit-il à l’assistante
sociale qui l’interroge.
Ses contes de fée favoris sont des histoires de
GRIMM:les animaux qui se révoltent,le géant tout puissant qui serre une pierre dans lamain et en fait couler de l’eau.
Jusqu’à 16 ans, il envie les personnages qui, tel le
Richard des Rolling-Stones, savent rester flegmatiques,
ne rien dire, tout faire pour être remarqués sans jamais
être atteints – «cool mémé, cool ››.
Il admire les personnages de l’Iliade, Achille le justicier
et cet immense cheval de Troie, favorable aux plus
faibles. Il a horreur de l’autorité, de la contrainte, de la
violence imposée.Il décide de prendre le parti des faibles,
des gentils, des doux.
Cette révolte de l’adolescence et ces comportements
qui le font passer pour « caractériel ›› l’aideront à sortir de
la dépression. De la tristesse, il passe à la colère.
L’exploration des décisions enfantines a pris 5
séances. Etre seul, être un rebelle, ne pas avoir de plaisir,
ne pas ressentir alimentent une colère permanente et un
désespoir qui se manifestent dans le bégaiement. Xavier
s’est constitué une image déformée de lui-même, dont il
est prisonnier.
Nous utiliserons les états de conscience engendrés
par la relaxation et le  « Rêve Eveillé » pour effecteur un travail de redécision du « ne sois pas proche ››. Pour l’adolescent, l’affectivité
était un piège, d’où la fonction positive du bégaiement.
Xavier décide de reprendre une activité sportive, de
continuer chez lui la relaxation apprise afin d’établir un
contrôle sur son trouble, il va s’efforcer, dans la semaine
qui suit, de bégayer volontairement, d’approcher l’imita-
tion du symptôme jusqu’à confondre les deux et ne plus
savoir << à partir de quel moment il le fait exprès et quand
le bégaiement naturel reprend le dessus ››.
C’est alors qu’il exprime que ses troubles de la parole
«sont les cicatrices d’un enfant martyr ››. Je tiens compte
de son recadrage et lui dis que pour moi il n’est pas ques-
tion de porter atteinte à son bégaiement dont la fonction
est très importante. Peut-être, s’il le veut, pourra-t-il
rechercher des alternatives qui n’ont pas d’inconvénients
pour lui.
Nous faisons un travail sur les ressources (qu’il a main-
tenant acquises) et qui auraient été nécessaires lorsqu’il
était enfant pour changer son histoire de vie. Il s’agit
essentiellement de la force physique, de l’autorisation de
dire non, d’avoir du «bon temps ››. Manque à l’appel la
possibilité d’avoir une relation positive avec un témoin
féminin favorable.
Xavier, grâce à ses nombreuses tentatives de traite-
ment logopédique, connaît plusieurs méthodes. Comme il
me demande mon avis, je lui propose d’en discuter avec
une collègue, Anne CONTENT, logopède, qui, à l’issue de
cet entretien notera – «  Je constate que non seulement
il est très bien informé et possédait toutes les techniques,
mais que son désir de changement est très ambivalent.
Le bégaiement, à la fois clonique et tonique, frappe par
son intensité. Il est très dur à supporter pour moi-même
et à la réflexion peut être ressenti comme une agression.
Xavier prend beaucoup de place sur sa chaise. ll m’appa-
raît très en recherche de quelque chose, me surprend
agréablement par son aspect cultivé… ››.
Le retour dans son pays d’origine étant imminent,
Xavier signe un contrat de changement dans lequel il
s’engage à continuer le traitement afin de prendre soin de
lui et de son besoin d’être proche des autres, d’apprendre
à exprimer ses émotions verbalement et d’acquérir un
meilleur contrôle de la violence.
L’impact du bégaiement sur la famille d’origine est
précisé. Xavier « éponge ›› l’agressivité du couple
parental. En déclenchant par le bégaiement les comporte-
ments réjecteurs de sa mère, il provoque des disputes
dans le couple et fait appel au père, psychologiquement
peu présent et dont l’agressivité ne se manifeste jamais
que de manière indirecte (il claque les portes). En le frap-
pant, sa mère règle les comptes vis-à-vis de sa propre
mère dont Xavier se sent l’allié (c’est la bonne fée, dans
sa langue il ne bégaie pas). Par là, il joue un rôle de
sauveur, et satisfait son illusion de toute-puissance.
Quelques mois plus tard, Xavier m’écrit que grâce à un
article qu’il a fait paraître, il a trouvé un emploi dans lequel
il peut valoriser ses formations universitaires. Il a pu s’in-
tégrer socialement, les troubles du langage persistent
cependant.
Cette prise en charge a eu lieu dans un Centre de
Santé Mentale qui réunit une équipe composée de
psychiatres, de psychologues, d’assistantes sociales
psychiatriques, de logopèdes, de psychomotriciennes,  offrant une aide psychologique gratuite.
Les méthodes que je relate dans cet article sont celles
de la psychologie humaniste et en particulier des thérapies brèves »  centrèes sur la solution « .
Outre les ouvrages bien connus de : Eric BERNE, Fritz
PERLS, Robert DESOlLLE, je signale :
– Alain CAYROL et Josiane de SAINT-PAUL:
Derrière la Magie la Programmation Neuro-Linguistique,
Inter Editions – Paris, 1984.
. R. FISCH, J.-M. WEAKLAND, L. SEGAL:
Tactique de changement – Thérapie et temps court,
Ed. du Seuil, 1986.
Serge PLENNEVAUX
Psychologue-psychothérapeute

* Le Centre de Guidance de la Ville de Bruxelles – 11, rue Sainte-
Catherine, 1000 Bruxelles – comporte des consultations «enfants» et
« adultes ››. Il assure des rééducations Iogopédiques et de psychomotri-
cité, ainsi que des psychothérapies individuelles et familiales de type
analytique ou systémique et selon le modèle des thérapies humanistes ou dites brèves.
Dans tous les cas, il est tenu compte du contexte relationnel dans lequel
se manifestent les troubles à l’origine de la demande.